Extrait du courrier des campeurs nº3

 

Plus sauvage, moins fréquentée que celle du Verdon, cette entaille géologique constitue une aubaine pour découvrir ce défilé du bout du monde, que le naturaliste Jean-Henri Fabre aurait apprécié.

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Au sud du mont Ventoux, surgit une faille au bout du plateau de Vaucluse, il y a vingt millions d'années. La mer occupait alors la vallée du Rhône. Les gorges de la Nesque, les plus profondes de Provence après celles du Verdon, prennent appui sur les derniers contreforts sud occidentaux des Préalpes. Le calcaire malléable prédomine dans le défilé que le temps et les éléments naturels se sont chargés de façonner. Un flot liquide, devenu la rivière Nesque, creusa des gorges profondes, plus de huit cents mètres par endroits, s'étendant sur quatre kilomètres, une surface restée sauvage et aujourd'hui préservée de près de 1 200 hectares. La rivière désormais bien sage se contente de baigner ses rives et d'alimenter la source de Fontaine-de-Vaucluse.

Protégée dans le goulet, la végétation méditerranéenne où de nombreux insectes trouvent refuge. Le grand entomologiste Jean-Henri Fabre aimait herboriser et observer les petites bêtes sur les pentes du Ventoux. D'ailleurs, l'Unesco a classé son massif en réserve de la biosphère, au sein du programme mondial Man and Biosphere (MAB).

Architecte du relief, la rivière

Mieux vaut s'approcher des vieux saules bordant le lit de la Nesque, à sec en cette saison, choisi comme itinéraire de cette escapade, pour profiter pleinement du travail d'architecte du relief du fougueux torrent, sculpteur de marmites, vasques et excavations.

Dissimulée au bout du plan d'eau du Bourget, l'entrée resserrée des gorges résonne du concert des batraciens se prenant pour les oies du Capitole. Dans le petit matin, des canards colverts prennent leur envol pour se réfugier dans les roseaux, à l'autre bout du lac. En remontant le cours de la rivière, on aperçoit des salamandres dont la forme et les dispositions des taches jaunes de leur robe sont différentes d'un individu à l'autre. Un grand nombre d'insectes et de papillons, comme l'écaille chinée menacé de disparition, trouvent ici un habitat de premier ordre.

Deux besogneuses guêpes butinent les prunelliers qui bordent le chemin. Énervées de devoir laisser le passage, elles se mettent soudain à darder les randonneurs de passage. Cette dispersion inopinée permet de remarquer les cardères à foulon, utilisés autrefois pour carder les draps de laine, sorte de grands chardons hérissés de piquants guère plus sympathiques que ceux des hyménoptères.

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La végétation s'est appropriée les rives fertiles au point de créer un enchevêtrement de verdure : érables de Montpellier, frênes, églantiers, aubépines disputent la place au buis, vénérables vieillards de la forêt. Au détour du sentier, la chapelle Saint-Michel-d'Anesca étonne dans ce site isolé.

L'homme est pourtant présent dans ces gorges depuis le Paléolithique. Les chasseurs traquaient alors, aurochs, élans, rhinocéros, mégacéros. Deux larges dalles surplombant le cours d'eau leur assuraient un refuge. Au XIIe siècle, des moines trouvèrent eux aussi l'endroit sûr et bâtirent sous l'habitat préhistorique le sanctuaire de la Nesque.

Après l'ombrée des gorges, la lumière du belvédère

Un magnifique agrion de Mercure se pose sur un plumet (stippe pennée). La montée assez rude et impressionnante permet de s'extirper du défilé. La longue entaille se révèle au fur et à mesure de l'ascension facilitée par des marches taillées dans la falaise.

La lumière du soleil se fait presque agressive à la sortie de l'ombrée qui souligne les arêtes abruptes du rocher du Cire dressé face au belvédère du Castellaras. Deux cents mètres de rochers et de parois dominent le torrent, que les paysans escaladaient pour récolter, au péril de leur vie, le miel des ruchers sauvages. Le poète Frédéric Mistral tenta lui aussi l'aventure, thème d'un chant de son poème Calendal.

Disséminées sur le bord du sentier des touffes d'aphyllanthes de Montpellier égayent le vert décoloré des plantes de la garrigue accompagnées de genêts prêts à fleurir, attendant de prendre la relève. D'un sous-bois de chênes à l'autre, le rose carminé des valérianes souligne soudain les vieux remparts de Monieux dominés par la tour de guet du XIIe siècle.

Un faucon crécerelle semble annoncer l'arrivée de randonneurs au village de son « ki ki kikiii ». Épousant les flancs de la colline, les calades et les maisons racontent l'histoire du bourg médiéval de l'église romane à la boulangerie, qui vend du pain d'épeautre, l'une des richesses de la région.

Encore quelques foulées et le lac devenu calme et paisible est en vue. L'heure des grenouilles est passée, mais celle des rafraîchissements à la guinguette du Bourget vient de sonner.

 

jean henri fabre 01Jean-Henri Fabre, observateur en pays du Ventoux

Jean-Henri Fabre a consacré toute sa vie au savoir. Ce naturaliste autodidacte né en 1823 à Saint-Léons (Aveyron) est considéré comme le maître de l'entomologie moderne. Instituteur à Carpentras, Ajaccio puis Avignon, il s'intéresse à la flore et aux insectes des lieux où il habite avec une préférence pour les excursions au mont Ventoux. Considéré comme le père de l'éthologie, ce brillant observateur et dessinateur publie nombre d'ouvrages sur la mycologie, la botanique, la chimie, auteur de poèmes et d'ouvrages scolaires. Ses Souvenirs entomologiques assurent sa renommée, dix volumes traduits en quatorze langues. Philosophe entomologiste, on sait moins qu'il fut aussi félibre, composant poèmes et chansons en langue provençale.

Après-rando :

Renseigenment : Office du Tourisme de Sault, Tél. 04 90 64 01 21, www.saultenprovence.com

Contacts : Sports aquatiques et escalade avec Eric Leininger : réservations à l'office du tourisme de Montbrun-les-Bains, Tél. 04 75 28 82 49

Hébergements : Gîte d'étape de Saint-Hubert : grande bâtisse isolée, ancien relais accolé à la ferme des propriétaires, route de Méthamis (D 5), Tél. 04 90 64 04 51. Hostellerie du val de Sault, sur la route de Saint-Trinit. Tél. 04 90 64 04 51, www.valdesault.com

Sports : Randonnée avec « Les ânes des abeilles » de Tatiana Guerri, à Monieux. Tél. 04 90 64 01 52, www.ane-et-rando.com

Bibliographie : Les gorges de la Nesque, collection Alpes de Lumière (éditions Édisud), géologie, hydrologie et histoire. Guide de randonnées au pays de Sault édité par l'office du tourisme de Sault.

S. Lepont